Comparution immédiates du 07 11 à bobigny
J’ai assisté aux audiances d’une chambre sur 3 et jusqu’à 18h alors
qu’elles vont se poursuivre tard dans la soirée (il resait 10 dossier
pour cette seule chambre) le cr est donc à compléter !
Le procureur a systhématiquement demandé du ferme avec maintient en
détention, il réclamait ouvertement des exemples : « il est important
que les prévenus et les personnes présentes dans la salle comprennent
qu’il s’agit de faits graves et que le législateur a prévu des peines
lourdes… ». A plusieurs reprises (et pas seulement dans cette chbre
semble-t-il) le seul fait de s’être trouvé dans la rue était utilisé
comme élément à charge des prévenus. La dénonciation anonyme valait pour
preuve, toujours selon le proc, dans ce département où « la population
craint les represailles ». La fermeté exigée par Clément était donc au
rendez-vous :
- 6 mois avec sursis pour un lycéen interpellé à Montreuil qui à avoué
avoir lacé une pierre sur un motard après avoir été aspergé de lacrimo
alors qu’il rentrait chez lui. Il était bien amoché : nez cassé et bleus
au visage.
- 2 mois fermes pour avoir prétendumment retourné une voiture tjs à
Montreuil pour un étudiant. Il a été pris dans la fuite générale à
l’arrivée des flics avec un mineur qui a avoué, l’aveu est donc
contagieux.
- Un jeune homme arrêté en bas de chez lui au Blanc-Mesnil pour avoir
prétendumment caillassé les camions d’une entreprise installée dans la
rue a été maintenu en détention. Le report ne lui était pas imputable
c’est le tribunal qui n’avait pas réussi à vérifier son état civil mais
rien n’y a fait malgré la présence de sa famille. En plus il nie les
faits et les témoignages des employés de l’entrprise en question sont
contradictoires, plusieurs d’entre eux ne l’ayant pas reconnu lors de la
confrontation.
- 4 mois fermes pour avoir prétendumment incendié une poubelle à Pantin.
- Un jeune homme est formellement identifié par les policiers en
patrouille pour avoir lancé une bouteille sur leur vehicule brisant la
vitre conducteur, selon leur propre pv cela se passait à 18h. Deux
heures plus tard ils choppent le jeune homme en question et
l’embarquent. Là selon leur dires le comico aurait été cerné par ses
amis ce qui aurait provoqué une bagarre à l’intérieur avec bris d’une
vitre. Il se trouve que ce jeune homme travaillait à 18h selon le
témoignage de son employeur et que l’attaque du comico c’est 2 potes qui
lui ont amené un sandwich ! Il est relaxé pour le jet de bouteille mais
prend 1 mois ferme pour la vitre.
- A Villemomble les policiers toujours aussi nictalopes (cherchez pas la
contrepétrie, g pas envie de rire) identifient un jh à capuche en pleine
nuit alors qu’il leur lance une pierre qui ne les atteint pas (il
devaient être vraiment loin). Ils ripostent au flash ball à 2 reprises
quand même pour venger le trottoir et vont chercher le jh chez lui au
réveil. Il se trouve qu’il est traité pour une luxation de l’épaule mais
kimporte : 3 mois dont 2 avec sursis. L’aggravante majeure, proc et juge
l’ont répété, c’est de ne pas avoir voulu donner le nom du pote chez ki
il a passé la soirée.
- Le dernier était d’Aulnay, il avait l’étrange habitude d’avoir dans le
coffre de sa clio (voiture peu commune, vous en conviendrez avec le
juge) : un torchon (oulàlà !!), un bidon vide en cas de panne d’essence
(je vous jure, ils en ont parlé pendant une heure !), un autre bidon (je
cite le pv des flics) « à moitié plein d’un liquide bleu et qui portait
l’inscription ‘liquide de refroidissement’ », et encore un (vraiment,
quel abus) avec un « liquide incolore et inodore kon n’a pas pu
identifier », toujours selon le pv ki a du être rédigé par un flic ki
met pas beaucoup d’eau dans son pastis ! Bref, tout ça confirmait selon
les enquêteurs le témoignage anonyme faisant état d’une clio ki vendait
de l’essence aux jeunes du coin… Tout ça sans rire ! Il a kan même été
relaxé.
Sinon g glané dans les couloirs :
- un jeune interpellé dans une rue où un peu plus tôt des molotov ont été
lancés. Il déclare kil passe par là et n’y était pas au moment des
faits. Il n’a pas de trace d’essence sur les mains ou les vêtements,
juste sous les semelles comme ce doit être le cas des flics qui
l’interpellent puiskil y en a plein la rue : 10 mois dont 6 avec sursis.
Et évacuation de la salle trop réactive au goût du président, tenez vous
le pour dit.
- A Montreuil un jh est interpellé chez ses parents tôt le matin, il
aurait retourné une voiture la nuit précédente. Ses frères ainés veulent
kil prenne un pull pour ne pas avoir froid : la main fracassée et 3
semaines d’ITT pour l’un, 4 jours pour le second, outrage et rébéllion
pour tout le monde ! Finalement, après kelkes heures de gàv, le premier
est blanchi : c pas lui ka retourné la voiture ! Le papa peut récuperer
deux de ses fils ki sont kan même convokés pour l’outrage, celui ki est
le plus amoché reste au dépôt et ne me demandez pas pourkoi. Ils
devaient passer auj à 13h30. Mais la police nationale n’avait pas dit
son dernier mot et voilà ke ce matin les fliks - de bobigny cette fois -
viennent rechercher le premier fils pour une nouvelle voiture kil aurait
cramé en sortant du dépôt (au même moment où son père le ramenait à la
maison). Voilà le topo, g flanché avant ke l’affaire passe : l’avocate
voulait demander un report, yaura petêt de l’info + tard.
OCCUPATION A ALFORTVILLE
Occupation de l'église d'Alfortville par des familles sans domicile...
Suite à de longs mois de demandeqs de logements ;sercices sociaux,mairie,ect,ect,,4 famillesavec de jeunes enfants et le comité de chomeurs d'afortville en sont arrivé comme ultime recour a leurs demandes urgentes de logements d'occuper l'église d'alfortville ce jour samedi 17 décembre à 18h 00 ;.
Hors ,au bout de 4 heures d'occupation(vers 22h00)les familles ,leurs enfants et le comité de chomeurs(une trentaine de personnes)ont été évacués de l'eglise dans la rue,dans un froid d'environ +2 degrés avec leurs affaires personnelles jetées par les flics et éparpillées dans la rue...Cela,à la demande express du curé d'alfortville et de l'archevec de Creteil,puis sur ordre du prefet... Depuis donc samedi soir ces familles soutenues par de nombreux amis campent dehors dans un kiosque devant la mairie,dans le froid pour demander des logements ,pour pouvoir simplement vivre normalement... Aussi,si vous le pouvez allez les soutenir pour les réconforter,ils en ont bien besoin. "Place de la Mairie à Alfortville" Merci pour eux. contact ; patrick 0672263608 /daniel 0681251286
25 octobre 2002
La construction des classes dangereuses, par Pierre Tévanian
Analyse du discours dominant sur la violence et l’insécurité en "banlieue"
Il existe aujourd’hui un consensus sur "l’explosion de la violence chez les jeunes de banlieue" et sur le "laxisme de la justice" face à cette violence, ou du moins sur son "inadaptation" aux nouvelles générations de délinquants. Plutôt que de dénoncer au coup par coup les mesures brutales qui sont prises depuis plusieurs mois au nom de ce discours, il vaut mieux prendre le problème à la racine et déconstruire ce qu’il faut bien appeler le mythe de l’insécurité.
Il est en effet crucial de ne pas céder sur ce point : l’insécurité telle qu’elle est problématisée dans le débat public est un mythe. Il est indispensable de ne pas se laisser entraîner, comme l’ensemble de la classe politique l’a fait naguère sur "le problème de l’immigration" [1], dans l’illusion que "l’insécurité" dont on nous parle est une "réalité" incontestable, et que seules peuvent être contestées les solutions les plus radicales que nous proposent les démagogues. Il faut enfin résister au discours d’intimidation qui est désormais omniprésent, et qui consiste à dire que si l’on se permet de mettre en doute la réalité des diagnostics catastrophistes, c’est qu’on est angélique, coupé des réalités en général et des classes populaires en particulier - de ce qu’on appelle désormais "la France d’en bas".
Car le "problème de l’insécurité" est bel et bien un mythe, même si, comme tout mythe, il mobilise des éléments de vérité, en particulier des faits divers dramatiques. En effet, la manière dont ces faits divers sont présentés, mis en scène, coupés de leur contexte et réinterprétés, est mensongère. C’est ce que s’efforcent de montrer les remarques qui suivent.
1. Le mythe des chiffres qui " parlent d’eux mêmes " [2].
La thèse selon laquelle la "violence des jeunes" connaît une expansion sans précédent, justifiant une "adaptation" de la réponse politique dans le sens d’une plus grande "fermeté", se fonde en grande partie sur une instrumentalisation des chiffres de la délinquance. Or, les chiffres ne parlent jamais d’eux-mêmes. Ils demandent à être interprétés, et surtout lus de manière critique, en s’interrogeant notamment sur leur mode de fabrication. Car on l’oublie souvent : les chiffres publiés et abondamment commentés chaque année sont des chiffres produits par la police et la Justice, qui reflètent donc au moins autant la réalité de l’activité policière que celle des faits de délinquance. En effet, plus les forces de police sont mobilisées sur une forme particulière de délinquance, plus elles contrôlent, plus elles interpellent, et plus elles enregistrent une part importante de la réalité. Parmi les exemples les plus parlants, on peut évoquer le cas du viol, des violences sexuelles incestueuses ou plus largement des violences sur enfant qui ont lieu essentiellement dans l’espace familial. Si les chiffres ne cessent d’augmenter, c’est avant tout parce que ces formes de violence n’étaient quasiment pas enregistrées il y a quelques décennies, puisque la police mais aussi l’ensemble de la "société civile" n’en faisait pas une préoccupation importante.
Il en va de même pour toutes les formes de délinquance : c’est avant tout la focalisation du débat public et de l’activité policière sur la "délinquance de rue" qui fait augmenter les chiffres de la petite délinquance en général et de la délinquance des mineurs en particulier. Il y a un exemple qui illustre parfaitement l’effet d’optique que peuvent produire les statistiques : c’est celui de l’outrage à agent. Les outrages à agent sont en effet l’une des infractions qui contribue le plus à faire augmenter les chiffres de la délinquance. Il est certes probable que les tensions, les conflits et donc les échanges de "mots" avec les forces de police soient réellement en augmentation (pour des raisons sur lesquelles il faudra revenir) ; mais il faut également souligner d’une part que la "susceptibilité" des agents de police augmente elle aussi, et que le "seuil" au-delà duquel un mot de travers devient un "outrage" semble de plus en plus bas ; d’autre part que les situations propices au conflit et à "l’outrage" sont artificiellement créées par la multiplication, ces dernières années, des contrôles d’identité ou des opérations "coup de poing" dans des situations où aucune infraction n’a été commise. Les tribunaux voient ainsi défiler des jeunes qui n’avaient commis aucun délit avant l’intervention de la police, et que cette intervention a amenés à commettre un "outrage" [3].
Mais l’exemple le plus frappant est sans doute celui de la "toxicomanie". Les infractions liées à l’usage, à la cession ou au trafic de stupéfiants sont en effet les infractions qui font le plus gonfler les chiffres de la délinquance. Or, comme le rappelle Laurent Mucchielli, lorsqu’on regarde de près les données enregistrées dont on dispose, on s’aperçoit qu’il s’agit, dans la quasi-totalité des cas, de faits ayant trait à la consommation ou à la vente de petites quantités de drogues douces (cannabis ou herbe essentiellement). Ces infractions qui font tellement gonfler les chiffres correspondent par conséquent à des comportements dont on sait par ailleurs, par des enquêtes sociologiques, qu’ils sont depuis les dernières décennies en train de se banaliser et qu’ils concernent une minorité de plus en plus importante, et cela dans tous les milieux sociaux.
Or, il est une autre information que nous donne la lecture des chiffres de la délinquance : c’est que les personnes mises en cause pour possession de petites quantités de drogues douces sont quasi-exclusivement des personnes jeunes, de sexe masculin et issues des classes populaires. On le voit : au lieu de "laisser parler d’eux même" les chiffres, au lieu plutôt de leur faire dire ce qu’ils ne disent pas ("les jeunes sont devenus des sauvages"), on peut en tirer quelques enseignements précieux ; mais cela suppose qu’on tienne compte des biais, et qu’on croise les chiffres de la police ou de la justice avec d’autres données. Ce qu’on découvre alors, dans le cas de la "toxicomanie", c’est qu’un comportement comme la consommation et la revente de drogue douce, également répandu dans tous les milieux sociaux, ne mène devant les tribunaux qu’une petite partie des personnes concernées : les "jeunes des banlieues". Ce qu’on découvre, en d’autres termes, c’est que nous avons bien affaire, en la matière, à une justice de classe.
S’interroger ainsi sur la genèse des chiffres, et sur les chiffres comme indicateurs d’un choix politique, nous amène finalement à découvrir une autre omission : lorsqu’on assimile la réalité de la délinquance à la seule délinquance enregistrée, on occulte du même coup la partie non-enregistrée ou sous-enregistrée de la délinquance et de la violence. En effet, partout où l’investissement de la police et de la Justice est nul, faible ou en baisse, les chiffres sont par la force des choses nuls, faibles ou en baisse : nous montrons par exemple, dans notre livre Stop quelle violence ?, que la délinquance patronale (par exemple le non-respect du code du travail) est de moins en moins contrôlée, et que moins de 1% des infractions constatées par les inspecteurs du travail aboutissent à des condamnations en justice (des condamnations dérisoires qui-plus-est).
Il en va de même pour ce qui concerne la discrimination raciste à l’embauche ou au logement : aucune augmentation spectaculaire ne peut être constatée si l’on se réfère aux données du ministère de la Justice (on reste depuis de nombreuses années à moins d’une dizaine de condamnations par an), pour la simple raison qu’aucune volonté politique, et par conséquent aucun investissement policier ou judiciaire, n’existe en la matière. Il existe pourtant une multitude d’indicateurs, autres que policiers ou judiciaires, qui permettent d’affirmer que la discrimination est une forme de délinquance particulièrement répandue [4]. Quant à la violence de la chose, et sa gravité, elle n’est pas à démontrer. Mais de cette violence-là, peu d’élus se préoccupent.
2. "La violence" : une catégorie d’amalgame
Une règle élémentaire de méthode veut qu’on commence toujours par définir les termes qu’on utilise. C’est précisément ce que se gardent bien de faire les journalistes et les élus qui partent en croisade contre les "violences urbaines" et "l’insécurité". Ces derniers font en effet comme si le sens des mots "violence", "délinquance" et "insécurité" allait de soi, comme si ces mots étaient interchangeables et comme s’ils étaient tous synonymes de : jeune homme basané vêtu d’une casquette insultant une vieille dame avant de lui voler son sac...
Or, "violence" n’est pas synonyme de "délinquance" : il existe des formes de délinquance qui sont peu ou pas du tout violentes, et ce sont justement celles-là qui contribuent à faire augmenter le chiffre global de la délinquance : l’outrage à agent, par exemple, ne peut pas sérieusement être considéré comme un acte très violent. Et la consommation de cannabis encore moins.
Inversement, les formes de délinquance les plus violentes, comme les homicides volontaires, ne sont pas en hausse (ils stagnent autour de 600 cas par an - soit : pas plus que les décès causés par des accidents de travail, et dix à vingt fois moins que les décès par accident de la route ou par suicide). Ni les homicides volontaires commis par des mineurs (autour de trente cas par ans). Ni les homicides commis contre des policiers.
Par ailleurs, il y a des formes diverses de violence, plus ou moins graves, et plus ou moins légitimes. Quoi de commun entre un vol à l’arraché, une injure, une gifle, un meurtre, un viol, et une émeute consécutive à une "bavure" policière ? Quel intérêt, pour la compréhension de ces phénomènes, de les ranger tous sous la même catégorie générique ? Aucun. Le seul intérêt de cette catégorie d’amalgame, "la violence", c’est qu’elle permet d’imposer sans le dire une thèse implicite : la thèse selon laquelle il existe une réalité homogène, "la violence", qui commence dès le premier mot de travers, dès la première "incivilité", et qui se poursuit inéluctablement, si on n’y prend garde, dans une escalade qui culmine avec la criminalité organisée et l’homicide. En d’autres termes : lorsqu’on se refuse à distinguer entre délinquance et violence, ou entre différents types et degrés de violence, on aboutit très facilement à la "théorie de la vitre cassée" et à la doctrine de la "tolérance zéro".
3. Le mythe de l’âge d’or
Les discours catastrophistes sur l’explosion de la violence des jeunes reposent également sur une amnésie plus ou moins volontaire : pour pouvoir affirmer que nous vivons une période de déferlement sans précédent de la violence, il faut au préalable avoir bien oublié ce qu’il en était réellement de la violence dans le passé.
Or, si l’on se réfère sérieusement à toutes les sources qui sont à notre disposition sur le passé comme sur le présent, forme de délinquance par forme de délinquance, on s’aperçoit qu’il existe aujourd’hui des formes nouvelles de délinquance et de violence, ou du moins des formes de délinquance et de violence qui semblent actuellement en augmentation (par exemple les caillassages de bus, les outrages à agent et plus largement les conflits avec les institutions, ou encore la consommation de cannabis), mais que ces formes de délinquance sont les moins violentes, et qu’inversement les formes les plus violentes (comme les homicides volontaires, les homicides commis par des mineurs ou les viols collectifs) ne sont pas en augmentation [5]. L’âge d’or dont nous parle le nouveau sens commun sécuritaire fut en réalité une période où le risque de se faire tuer était bien supérieur à ce qu’il est aujourd’hui. À ceux qui nous accusent d’être angéliques, il faut donc répondre que ce sont eux qui ont une vision angélique du passé.
4. La logique du bouc émissaire
Il est un autre mensonge, l’un des plus répandus et des plus pervers, qui consiste à évoquer des faits réels, mais en prétendant, sans la moindre preuve, que les jeunes de banlieue en ont le monopole. C’est ainsi, par exemple, qu’on parle des "tournantes", et plus largement des formes plus ou moins agressives de sexisme ; c’est ainsi également qu’on parle de l’antisémitisme. Dans tous les cas, le discours dominant a ceci de pervers qu’il pointe du doigt des problèmes bien réels, dont la gravité est indiscutable, mais qu’il oublie de dire que les problèmes en question concernent en réalité l’ensemble de la société française, et qu’aucune donnée empirique ne permet d’affirmer que la jeunesse des banlieues est davantage en cause que le reste de la société [6].
5. La "marque du négatif" [7]
Le tableau que la majorité des dirigeants politiques et des grands médias dressent de la banlieue et des jeunes qui y vivent est également mensonger parce qu’un certain nombre de réalités y sont absentes. En effet, si le mot "violence" renvoie de manière automatique à la banlieue et à ses "jeunes", qui semblent de ce fait en avoir le monopole, la réciproque est vraie : les mots "jeunes", "banlieue", et "jeune de banlieue" renvoient automatiquement au mot "violence", comme si, en banlieue, ou du moins chez ces jeunes, il n’y avait que de la violence.
Or, il se passe beaucoup de choses en banlieue, qui ne se résument pas à l’incendie d’une poubelle, au vol d’une voiture ou au règlement de compte entre cités. Parmi les problèmes que vivent les habitants de la banlieue, et dont les élus et les grands médias parlent moins volontiers que de la "violence des jeunes", il y a aussi des violences autrement plus graves et plus fréquentes, qui sont commises par l’entreprise ou par l’institution, et qui frappent au premier chef ces jeunes qu’on stigmatise et qu’on accuse : chômage, précarité, discriminations, brutalités policières [8]...
Il y a aussi en banlieue un potentiel énorme, rarement reconnu : une vitalité, des solidarités et des formes de vie sociale, culturelle et politique qui s’inventent [9], dans l’indifférence générale des élus et des grands médias. Il est extrêmement important de le rappeler, car le plus souvent, les mieux intentionnés tentent de défendre les jeunes de banlieue en les réduisant au statut de victimes. Mis à part la violence, admettent-ils d’un commun accord avec leurs adversaires "sécuritaires", "il n’y a rien" [10]. Un nouveau sens commun progressiste, alimenté par certains sociologues, décrit la banlieue comme un "désert", un "no man’s land", où vivent des jeunes qui "ne sont unis que par la galère, la désorganisation et la rage". On parle également d’anomie, d’absence de repères et d’absence de conscience politique... Cette vision misérabiliste est non seulement fausse, mais aussi inopérante pour contrer l’offensive sécuritaire que nous affrontons aujourd’hui : tout au plus permet-elle de modérer la peur et la haine ; ce qu’elle laisse en revanche intact, c’est le mépris des "jeunes de banlieue".
6. L’oubli de l’origine
Ce qui engendre le mépris, et donne une apparence de réalité à l’image du jeune de banlieue comme corps furieux, "sauvage" ou "dé-civilisé", c’est aussi l’oubli, ou plutôt le refoulement de l’origine des phénomènes de délinquance ou de violence. On peut le constater à propos de la petite délinquance : on a assisté, ces dernières années, de manière plus ou moins consciente et délibérée, à la mise à l’écart des enseignements que nous apporte la sociologie sur la corrélation forte existant entre origine sociale et incarcération (la population carcérale est une population plus jeune, plus masculine et d’origine plus pauvre que la moyenne). Dans les grands médias, les sociologues ont peu à peu cédé la place à de nouveaux "experts" : des psychologues qui dépolitisent la question en rattachent "la violence" en général à la nature humaine et au "besoin d’agression" ou au "manque de repères", voire à la "carence d’éducation", ou des entrepreneurs en "sécurité publique" comme le très influent Alain Bauer, qui a réussi à publier un Que sais-je ? sur les "violences urbaines", et dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est juge et partie... [11]
Il en va de même si l’on considère les émeutes urbaines, apparues au début des années 90. Ces émeutes que la classe politique, les grands médias et les sociologues les plus médiatisés ont unanimement présenté comme des poussées de fièvre nihiliste, "aveugle, autodestructrice et sans objet" [12], dépourvues de toute dimension politique, de toute dimension revendicative et de toute rationalité, ces émeutes qu’on présente aujourd’hui comme les preuves irréfutables d’un manque d’éducation ou d’humanité, ont toutes eu pour événement déclencheur la mort violente d’un jeune, le plus souvent issu de l’immigration, le plus souvent au cours d’une intervention policière. Par conséquent, indépendamment de tout jugement moral ou de toute considération de stratégie politique, force est d’admettre que ces émeutes ont une rationalité et une dimension politique, et qu’elles constituent une forme de résistance. Si, en plus de cette anamnèse quant à l’élément déclencheur des émeutes, on remonte plus loin, si l’on se souvient qu’au début des années 80, des événements du même type (les crimes racistes et sécuritaires) avaient été pour beaucoup dans le déclenchement de la Marche des Beurs et de Convergence 84, si l’on se souvient que tous les moyens politiques non-violents avaient alors été mobilisés (la prise de parole publique, la manifestation, la marche pacifique, mais aussi le recours aux tribunaux pour juger les crimes policiers) [13], si l’on se souvient qu’alors des promesses avaient été faites par les autorités, et si l’on se souvient enfin que durant les années qui ont suivi, rien n’est advenu (hormis des non-lieux, du sursis ou des acquittements de policiers assassins) [14], alors les "explosions" de Vaulx-en-Velin, Sartrouville, Mantes la Jolie ou Dammarie-les-Lys à la suite d’une mort violente d’un jeune du quartier apparaissent tout à coup bien moins imprévisibles, bien moins irrationnelles et même bien moins illégitimes. Alors, surtout, loin de témoigner d’un ensauvagement de la jeunesse des banlieues, ces émeutes témoignent au contraire de l’existence d’un souci de la vie d’autrui, d’une mémoire et d’une incapacité à se résigner face à l’injustice, qui sont la marque même de l’humain.
7. Le legs colonial
Parmi les ressorts du consensus sécuritaire que nous affrontons aujourd’hui, bien d’autres pistes mériteraient d’être explorées, en particulier du côté du passé colonial et des représentations qui se sont forgées et transmises durant cet épisode "épique". En effet, tant du point de vue des représentations que des dispositifs politiques et policiers qui se mettent en place aujourd’hui, la filiation est évidente : si l’on parle aussi facilement de "reconquête territoriale", d’espaces "décivilisés", de "sauvageons", de "défaut d’intégration" ou de "défaut d’éducation", si l’on parle aussi facilement de "nécessaire adaptation" de "notre dispositif pénal" à des populations radicalement différentes des "blousons noirs de jadis", vivant "en dehors de toute rationalité", c’est que ce vocabulaire, et le regard qui le sous-tend, n’ont rien de nouveau. C’est le même vocabulaire et le même regard qui ont eu cours il y a plusieurs décennies, lorsqu’il s’est agi d’inventer un discours sur "l’indigène" - dont les "jeunes de banlieue" sont en grande partie les descendants. Et c’est également dans le passé colonial qu’il faut aller chercher si l’on veut comprendre la genèse des dispositifs d’exception qui se mettent en place ou se renforcent dans les banlieues : qu’il s’agisse du couvre-feu, de la "guerre préventive" que constituent les contrôles policiers à répétition (ou les dispersions intempestives dans les halls d’immeuble) ou qu’il s’agisse de la pénalisation des parents pour les fautes des enfants, nous avons affaire à des pratiques qui violent un certain nombre de principes fondamentaux (comme le principe de la présomption d’innocence ou celui de la responsabilité individuelle), et qui par conséquent apparaissent comme des anomalies au regard d’une certaine tradition du Droit français, mais qui ne tombent pas du ciel. Si l’on se réfère à l’autre tradition française, à la part d’ombre que constitue le droit d’exception qui s’est inventé et expérimenté dans les colonies françaises, alors le "tournant sécuritaire" auquel nous assistons aujourd’hui perd beaucoup de sa nouveauté ou de son "originalité" [15].
En guise de conclusion
Le travail de déconstruction que nous venons d’esquisser est nécessaire, mais pas suffisant. Il laisse en effet de côté d’autres points sur lesquels il faudrait s’interroger, et sur lesquels nous avons proposé ailleurs quelques analyses [16]. En particulier, une fois établi le caractère fondamentalement mythique du discours dominant sur la violence et l’insécurité, il reste à s’interroger sur les raisons de son succès : comment un discours aussi grossièrement mensonger, bête et méchant a-t-il pu s’imposer dans des franges aussi larges de l’opinion ? On se contentera ici de dire qu’à notre sens, le Front national est sans doute l’un des grands bénéficiaires de la dérive sécuritaire, mais qu’il est loin d’en être l’acteur principal. Il y a une responsabilité écrasante du reste de la classe politique, de gauche comme de droite, ainsi que des grands médias.
Une autre question qui ne doit pas être perdue de vue est celle des effets concrets de cette dérive sécuritaire. On le perçoit sans doute plus clairement aujourd’hui, mais ce n’est pas nouveau : les discours s’accompagnent d’actes, qu’ils suscitent ou qu’ils légitiment après-coup, et ces actes sont criminels. D’abord parce que les discours et les pratiques sécuritaires produisent une partie des maux qu’ils prétendent déplorer et combattre : ils sèment la méfiance, la peur, le repli sur soi, l’individualisme, la haine et la division, et donc suscitent ou entretiennent les tensions les plus stériles et les plus dangereuses. La prolifération de discours stigmatisant la banlieue entretient non seulement le racisme et le mépris de classe, mais elle sème également la peur, la haine et le mépris au sein même des classes populaires : entre adultes et "jeunes", entre "bons" et "mauvais parents", entre filles et garçons, entre Français "de souche" et "immigrés" ou encore entre "bons" et "mauvais immigrés"...
La logique du bouc-émissaire est aussi dommageable pour l’ensemble de la société : en entretenant l’illusion que l’égoïsme, l’individualisme, la dépolitisation ou encore le sexisme, l’homophobie et l’antisémitisme n’existent qu’en banlieue, le moins que l’on puisse dire est qu’on n’incite pas les classes moyennes et supérieures à traiter ces problèmes qui sont aussi les leurs, et qu’on réserve de ce fait aux femmes, aux homosexuels ou aux Juifs de très déplaisantes surprises.
Mais si le discours et les pratiques sécuritaires pourrissent l’ensemble des rapports sociaux, on
ne peut pas nier malgré tout que ceux qui en subissent le plus directement et le plus brutalement les conséquences sont les "jeunes de banlieue", en particulier ceux qu’on qualifie d’"issus de l’immigration". D’abord parce qu’on est en train de briser des jeunes en les envoyant en prison ou en "centre fermé". Ensuite parce que la focalisation sur les "violences et incivilités" dont certains de ces jeunes eux se rendent coupables constitue une formidable puissance d’occultation et de diversion : occupés à se défendre ou à se faire oublier un peu, il leur est plus difficile que jamais de faire entendre leur voix, leur avis et leurs griefs contre une société qui leur impose le chômage, la précarité, le racisme et la discrimination. Enfin parce que le consensus sécuritaire se traduit par une légitimation et une banalisation (voire une légalisation de fait) des violences institutionnelles les plus illégitimes (et théoriquement illégales), en particulier les abus policiers : contrôles à répétition, contrôles au faciès, fouilles humiliantes, passages à tabacs, usages abusifs de la procédure d’"outrage", et même homicides. Par légalisation de fait, il faut entendre ceci : en septembre 2001, le policier Hiblot, qui avait abattu le jeune Youssef Khaif, en fuite à bord d’une voiture, d’une balle dans la nuque tirée à plus de douze mètres, a été purement et simplement acquitté.
Reste enfin une ultime question, la plus urgente : comment résister ?
Pierre Tévanian
(Ce texte, paru dans la revue Hommes et libertés, reprend les grandes lignes de : Pierre Tévanian, Le ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire, L’esprit frappeur, 2004.)
Salut à tous ! Je rentre chez moi, je prends le métro, couloir de Nation, à Paris et je tombe sur une arrestation d’un jeune par deux policiers en civil. Je décide de rester voir comment ça se déroule, soucieuse d’être témoin au cas où !j’ai bien fait, avec quelques personnes (5) nous regardons la scène et intervenons par moment quand ça devient trop violent. Le jeune en question est à genoux, menotté, un des deux flics a le pied sur les menottes pour le bloquer à terre car "il est agité"selon son collègue qui appelle des renforts, je ne le trouve pas agité et mes camarades non plus. Je les prends en photo (ci joint). En effet, après que le jeune ai demandé à ce que les policiers ne lui serre pas trop les menottes : "s’il vous plait, Monsieur, ça me fait mal, le sang passe plus.." un des deux policiers lui dit "ferme ta gueule, y a pas de monsieur ici !!" Il lui donne plusieurs coups de genoux dans le dos ; là, deux collègues en civil les rejoignent, une des personnes à coté de moi prend une nouvelle photo et là un des policier s’en aperçoit et lui demande brusquement de lui donner ses papiers d’identité. Il l’emmène plus loin et lui fait effacer la photo. Puis il nous demande de circuler, je réponds "nous avons le droit d’être là, c’est un lieu public", il me répond "non, c’est un passage et nous sommes en pleine arrestation", je lui rétorque"je sais bien et nous resterons car nous avons le droit, nous discutons et cela ne gêne personne". Il hésite à me répondre, puis devant l’affluence de passagers dans les couloirs, ils se sentent impuissants, observés et décident d’emmener le jeune (voleurs de sacs, apparemment..selon les dires du policier en civil) . En partant, il nous regarde (regard haineux) et nous crie :"circulez ! Rentrez chez vous" "cela ne vous regarde pas !". Nous les voyons s’éloigner et partons, impuissants. Mais j’ai bien une photo avec le jeune homme à terre, en train d’être frappé ainsi que ce modeste témoignage. Alors je décide de l’envoyer sur ce forum pour que toues les violences policières sortent de l’ombre. Agissons, résistons contre les violences policières et le pouvoir du répressif, témoignons ! Sosso

Avec toutes les lois qui passent en ce moment, difficile d'être artiste messager, citoyen dénonciateur de discriminations...
Ce blog donnera des infos sur ce qui se passe, des anecdotes et des liens vers d'autres sites intéressant!
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